Interview : Franck Lecocq

Franck LECOCQ est ingénieur en chef des Ponts, des Eaux et des Forêts, et directeur du CIRED (Centre international de recherche sur l’environnement et le développement). Ses recherches sont consacrées à l’économie du changement climatique, notamment à la distribution des efforts de réduction des émissions et à l’équité, aux liens entre changement climatique et développement, aux marchés du carbone, à l’adaptation et à la place des forêts dans les politiques climatiques. Franck Lecocq est auteur principal du quatrième et cinquième rapport du GIEC et est également membre du Conseil Economique pour le Développement Durable auprès du Ministre de l’Environnement.

  • Vous faites partie du comité d’organisation de la conférence scientifique Our common future under climate change en juillet à Paris. Pourquoi cette conférence à quelques mois de la COP21 ?

Il s’agit d’une conférence scientifique internationale à l’invitation de la communauté française du GIEC. Elle répond à quatre grands objectifs.

Le premier objectif est de faire le point sur point sur la science, la connaissance, autour du changement climatique : l’état du problème, les risques associés, les solutions envisageables. Certes, le quatrième rapport du GIEC est récent (2013-2014) mais il y a eu de nouveaux résultats depuis et, surtout, il est important de rappeler les messages principaux de ce travail, particulièrement cette année.

Le deuxième objectif est de créer un grand brassage scientifique, de favoriser les rencontres des chercheurs bien au delà de ceux qui sont impliqués dans le GIEC. Et avant tout, notre volonté est de réunir toutes les disciplines scientifiques. Si des collectifs transdisciplinaires existent déjà au sein de la communauté scientifique, les rencontres et conférences restent le plus souvent disciplinaires. Nous voulons donc permettre, à cette occasion, des échanges dans une communauté la plus large possible.

Le troisième point relève plus d’une question de programmatique. C’est le bon moment pour essayer de réfléchir aux lacunes de connaissance, à ce qui reste à faire en termes scientifiques. On se positionne sur ce point bien au-delà de l’échéance de décembre, pour s’intéresser à la programmation de la recherche à l’échelle internationale. L’International Council for Science (ICSU) lance son programme Future Earth qui doit rassembler les grands programmes internationaux sur le changement global, qui alimenteront notamment le prochain rapport du GIEC. Il est donc essentiel de bien orienter cette programmation afin que les travaux de recherche des 10 ans à venir répondent à ces manques identifiés aujourd’hui.

Enfin le dernier, mais non moins important, de nos objectifs est l’ouverture vers les parties prenantes, comme les ONG, les gouvernements, les entreprises, etc. Il ne s’agit pas de rester entre scientifiques mais bien d’ouvrir le dialogue en dehors de la recherche. C’est particulièrement important pour répondre aussi aux objectifs précédents, comme rappeler les messages portés par le GIEC et discuter de la programmation de la recherche à venir.

Pour répondre à tous les objectifs, au-delà de la conférence elle même, de nombreux évènements parallèles sont organisés comme autant de lieux de dialogue.

  • Au-delà de cet événement, comment les scientifiques interagissent-ils avec les équipes de négociation pendant le déroulement des COP ? En particulier, quel est le rôle des économistes dans le processus ?

Les délégations officielles intègrent des scientifiques parmi leurs membres des délégations (NDLR : Franck Lecocq était à la COP de Varsovie). Leur rôle est de rappeler un certain nombre de messages sur le phénomène en jeu dans les négociations. Cependant, dans la phase finale du processus, ce n’est pas la communauté scientifique qui est en première ligne même s’il peut arriver que, individuellement, certains chercheurs soient plus présents dans les discussions.

Le rôle essentiel des scientifiques est en amont des COP, et il porte surtout sur le cadrage des questions qui seront discutées. Toutes les questions scientifiques sont débattues entre chercheurs de manière continue. En parallèle, la communauté scientifique discute dans son pays avec les décideurs, les négociateurs, qui sont parfois eux-mêmes des scientifiques. Il existe donc une certaine perméabilité entre la communauté scientifique et celle des négociateurs, qui permet des échanges préparatoires aux grands rendez-vous internationaux.

Dans le cas des économistes, ce cadrage porte notamment sur les instruments économiques, les types de politique économiques qui peuvent être mises en route, comme par exemple mettre un prix sur le carbone. Ou le choix qui est fait à partir de Rio en 1992 puis à la première COP en 1995 à Berlin de partir plutôt vers un système de quotas et de marché d’échange plutôt que vers un système de taxes coordonnées, qui sont deux systèmes possibles. Le monde des économistes cadre et éclaire ces options et leurs conséquences possibles.

L’influence des scientifiques est assez forte à ce stade, même si d’autres considérations entrent en jeu. Par exemple, le choix même d’afficher +2°C en fin de siècle comme le seuil à ne pas dépasser n’a pas vraiment de fondement scientifique. Des travaux montrent que plus la température augmente plus le risque est grand et qu’il y aurait probablement une accélération du phénomène entre +1,5°C et +3°C, mais le choix de fixer +2°C (plutôt que +2,2°C ou +2,2°C par exemple) relève de critères autres que strictement scientifiques.

  • Peuvent-ils avoir une réelle influence sur le contenu des négociations ?

Oui, il y a effectivement une influence, ce que disent les scientifiques a un impact, soit direct, soit indirect (parce qu’ils parlent aussi aux entreprises, aux ONG…). Heureusement ! La science est un acteur important de la négociation, parce le changement climatique constitue un problème complexe, construit scientifiquement. C’est un problème qui est posé par la science.

Cependant, il faut prendre en compte le fait que, selon les disciplines et les domaines de recherche, les messages portés par la communauté scientifique sont plus ou moins partagés. Si certaines questions font consensus au sein de cette communauté, il existe également des positions nuancées, voire des controverses. Le négociateur va donc entendre ces différentes voies, écouter les arguments des équipes scientifiques, puis le faire son choix.

Illustrons ce point pour le cas de l’économie, discipline au sein de laquelle on ne peut pas dire qu’il y ait un message monolithique, un consensus complet à apporter sur les instruments à mettre en œuvre.

Certains messages font assez consensus. C’est le cas de la nécessité d’avoir un signal prix sur les émissions de GES et un renvoi vers ceux qui émettent, que ce soit les ménages, les entreprises, les gouvernements. Par contre, des nuances importantes, voire des lignes de fracture, apparaissent lorsque l’on se demande si ce signal prix est suffisant. Sur ce point, le CIRED porte l’idée que ce signal ne suffit pas. D’abord parce qu’aujourd’hui le prix du carbone est relativement faible. Et parce qu’on constate que la mise en place des taxes carbone est compliquée à réaliser. Par ailleurs, on attend beaucoup de choses de ce seul signal et, en cela, nous le considérons insuffisant pour faciliter, demain, l’existence d’un monde moins émetteur. Il faut d’autres instruments, des financements complémentaires, pour influencer les entreprises quand elles investissent pour choisir des technologies moins carbonées, la R&D (dont on sait que c’est compliqué à influencer), l’aménagement du territoire, etc.

Prenons deux exemples pour illustrer cette question du signal prix.

  • Dans le premier cas, au supermarché, le consommateur doit choisir entre deux produits dont l’un est plus carboné. Le poids des taxes carbone dans le prix orientera probablement le choix de ce consommateur vers le produit le moins carboné. Le signal prix semble ici suffisant.
  • Dans le second cas, intéressons-nous à la ville et aux transports quotidiens de ses habitants. Dans une ville peu dense avec peu de transport en commun (comme Atlanta par exemple), si demain une taxe carbone est mise en œuvre, les habitants vont soit déménager (ce qui peut être compliqué) soit continuer à prendre la voiture en payant plus cher leurs déplacements. Dans une ville plus compacte, avec de nombreux transports en commun, l’application d’une taxe carbone devrait pousser les habitants les gens à abandonner plus facilement leur voiture. Dans ce deuxième cas, le signal prix est insuffisant. La problématique touche aux politiques urbaines, aux politiques de la ville, des transports… et non plus les politiques climatiques. Il est donc important de compléter les taxes carbone avec d’autres instruments, comme des instruments de financement de diverses politiques.

Enfin, je souhaite insister sur un point complémentaire.

Le rapport du groupe III du GIEC (sorti en 2014) cherche à répondre à la question : sous quelle condition est-il possible pour l’humanité de rester en deçà des 2°C ? Il traite essentiellement la question du long terme et envisage les technologies disponibles d’ici 20 ou 30 ans pour chercher à arriver à des émissions quasi nulles vers la fin du siècle.

Mais lorsque l’on pose la question de la trajectoire pour y arriver, de la façon d’avancer tout de suite avec notre contexte socio-économique et nos technologies actuels, de ce que l’on peut faire dans les 5 – 10 ans à venir, il y a peu de choses. Depuis 2007-2008, les questions de recherche, la structuration de la recherche et les programmes nationaux et internationaux, ont été largement structurés sur la question du long terme (notamment les appels d’offre européens). Ces programmes et instruments financiers sont très structurants pour nos travaux, donc pour les articles que nous publions et, par conséquence, pour les rapports du GIEC.

Afin de travailler plus sur l’articulation avec le court terme, sur les trajectoires vers des états futurs, adapter la programmation de la recherche est essentiel. On assiste de plus en plus à un mouvement de la société vers la recherche pour revenir à des questionnement en lien avec le court et moyen terme. Cela explique aussi la nécessité d’insister les troisièmes et quatrième objectifs de la conférence scientifique du mois de juillet.

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