Interview : le virage d’Emilie Le Fur

Après avoir travaillé pendant 10 ans dans l’industrie automobile et fait 10 fois le tour de la planète, Emilie Le Fur plaque tout et décide de suivre ses convictions ! Récit

Effectivement, je tente un virage professionnel certes important, mais réfléchi depuis 7 ans et basé sur des valeurs personnelles. Une sorte de retour à mes racines ardennaises. Professionnellement, j’ai eu envie d’être utile à la société, de lutter contre la crise écologique, et de contribuer à atténuer le changement climatique et à s’y adapter. Au niveau personnel, ma vie ne change pas tant que cela puisque je m’attèle depuis déjà quelques années à réduire de plus en plus mes émissions de GES et mon empreinte écologique.

Parlez nous de votre vie d’avant…

J’ai toujours adoré la vitesse, la performance sportive, et la technologie. Alors, même si j’étais toujours la petite fille amoureuse de sa forêt qui allait sensibiliser le voisinage sur le respect de l’environnement, devenir pilote d’avion ou ingénieure en compétition automobile était une voie évidente. Des métiers bien reconnus socialement !

De plus, à l’époque, je n’avais pas conscience du changement climatique et j’avais une vision partielle de la crise écologique.  Naïvement, j’imaginais pouvoir travailler à l’innovation, contribuer à diminuer l’impact environnemental des véhicules, tester des solutions applicables par la suite sur les véhicules de série…

…tout en m’amusant. Car ma vie était passionnante. Dans le cadre de mon activité professionnelle, le championnat du monde des rallyes, j’ai traversé des pays magnifiques, rencontré de belles personnes et découvert des cultures différentes et enrichissantes. J’ai eu aussi la satisfaction d’apprendre à travailler en équipe.

En 2004, je me suis intéressée à l’écologie industrielle et à l’éco-conception. Ensuite, avec  le cumul des connaissances et la disparition des freins, que j’avais imaginés,  j’ai eu envie que mon cœur de métier deviennent le changement climatique en liaison bien sûr avec la crise écologique, et les enjeux énergétiques et sociaux.


Pourquoi avoir choisi de tout arrêter? Votre impact climat a-t-il été un facteur décisif ?

Je n’ai pas choisi de tout arrêter, car j’espère bien mettre ma double compétence à profit et un jour travailler à réduire l’impact environnemental et climatique des transports et des loisirs. Si j’ai eu besoin de ‘lâcher-prise’ avec le monde de l’automobile pour renforcer mes compétences en climat et en développement durable, je suis de nouveau en réflexion  sur l’énergie, les ressources et les transports du futur.

Mon impact climat personnel était déjà bas et cela depuis assez longtemps. L’impact professionnel direct n’a pas non plus été un facteur décisif (bilan carbone du sport automobile bien inférieur à d’autres sports), d’autant que je m’employais à informer, sensibiliser et agir au sein de l’équipe ;  je pense d’ailleurs qu’il est nécessaire que des écologistes travaillent dans tous les corps de métiers.

Indirectement et symboliquement par contre, l’impact climat de mon ancien métier est important, notamment sur les jeunes ou sur certains pays, car lors d’un rallye, on montre la voiture comme l’objet de rêves et de développement. En ce sens, j’ai eu envie de changer ma route et de montrer l’automobile sous un angle plus innovant et  à une autre place dans notre société.

En effet, il est aujourd’hui nécessaire de changer le modèle de mobilité et de loisirs.

Alors effectivement, même si j’avais une certaine utilité puisqu’il faut quelques âmes écologiques pour limiter les gaspillages et les pollutions directes, pour choisir les transports les moins impactant, ou pour militer pour compenser carbone (à défaut  et surtout pour faire prendre conscience et permettre le débat), j’ai eu envie d’exercer un métier en lien direct avec le respect de l’environnement et la maitrise de l’énergie.

De quelle manière assurez-vous à présent votre communication personnelle ? Votre « virage climat » est-il facile à faire accepter ?

En essayant de communiquer sur la prise de conscience et sur la nécessité d’agir. Pas d’une façon accusatrice, mais plutôt en faisant comprendre la responsabilité de chacun. En montrant qu’on peut changer de modèle de société et qu’on peut vivre de façon ‘décroissante’ tout en étant heureux et prospères.

En parlant des reconversions professionnelles et en espérant qu’elles soient contagieuses (un de mes amis d’école d’ingénieurs est passé de designer d’hélicoptères d’affaires à boulanger bio, un ami de lycée, conducteur de train est devenu potier, une amie ingénieure systèmes est sur la voie du maraîchage bio…). Et surtout en reprenant le problème à la base : l’orientation scolaire.

A titre personnel, j’essaie d’utiliser ma ‘petite notoriété’ dans le monde des sports mécaniques et dans certaines écoles d’ingénieurs pour sensibiliser aux enjeux actuels, pour partager mes convictions et mes expériences.

Si le virage climat est accepté de tous ?

Forcément pas. Certains trouvent insensé de quitter un domaine rémunérateur et valorisant, un métier dont beaucoup rêvent ; d’autres trouvent inconcevable et incohérent que je puisse être membre d’associations écologistes depuis 20 ans et que j’ai pu travailler avec John Kocinski, Luca Cadalora, Gilles Panizzi ou Sébastien Loeb.

Majoritairement, les personnes saluent mon courage d’avoir repris les études (alors que ce fut pour moi un plaisir immense) et acceptent complètement l’idée de reconversion professionnelle. Malheureusement, nombreux sont ceux qui ne voient pas encore la nécessité de s’engager pour atténuer le changement climatique et s’y adapter.

Le travail ne manque pas !

Quels sont vos projets pour le climat ?

–      Au niveau perso…

Je suis déjà à un niveau bas à tous les niveaux (transports, alimentation, logement…) puisque j’analyse toutes mes actions pour une amélioration continue. Mes prochaines actions concernent les produits de l’habitat (électroménager, meubles…) : penser récupération-réparation, troc… avant de penser ‘neuf et esthétique’. Quelques projets : me confectionner une remorque à atteler à mon vieux vélo, ou en trouver une sur une brocante ! ; avoir le potager et le verger les plus fournis possibles… pour manger local, bio et de saison.

Après la vie quotidienne, mon autre action personnelle est de partager tout ce que j’ai appris. Si la personne est concernée, on peut échanger idées et bonnes pratiques ; si elle ne l’est pas, je plante en douceur une petite graine qui germera peut-être lors d’une discussion avec une autre personne. Et cela fonctionne.

J’essaie aussi d’utiliser au maximum mon pouvoir de consommatrice : boycotter les entreprises irresponsables, montrer mes choix et faire agir. L’an passé, l’appartement que je louais était  une passoire énergétique ; grâce à mon action et l’accord du propriétaire, l’appartement a aujourd’hui un diagnostic énergétique tout à fait acceptable. Un projet : vivre dans une maison passive rénovée écologiquement.

–      Au niveau prof…

Je cherche le travail qui aura le plus d’impact possible sur la crise écologique, l’atténuation et l’adaptation au changement climatique.

Dans le cadre de ma reconversion professionnelle et le mastère spécialisé en gestion du développement durable et du changement climatique (MSGDDCC) que j’ai suivi, j’ai eu l’opportunité de travailler sur l’étude du potentiel de relance de l’hydroélectricité, sur l’atténuation au changement climatique (campagne 10 :10 lancée en France par GoodPlanet), et sur l’adaptation de la forêt au changement climatique (projet européen ADAPTACLIMA).

–      Au niveau action sociale…

Je cherche aussi à m’investir dans les associations qui ont ces mêmes objectifs. Je suis d’ailleurs membre ‘passive’ du WWF et de Greenpeace depuis 20 ans, et j’étais membre active du groupe ‘déchets’ de l’association des Amis de la Vallée de la Bièvres (mon ancien lieu de vie). Je participe à de nombreux congrès, événements et ateliers de travail (FNE, SMF, GIS Environnement Climat, IDDRI, NSS Dialogues, Ville Post Carbone, ACCLIMAT, CLIMFOUREL , OREE…). Enfin, je viens d’intégrer le RAC-F pour devenir une membre active et espérer mettre à profit mes connaissances.

Avec des anciens élèves de ma promo de mastère spécialisé en gestion du développement durable et du changement climatique, nous avons crée une association dont le but est de s’enrichir les uns les autres, d’agir, mais aussi de fédérer et de sensibiliser aux enjeux du développement durable et du changement climatique (tout en se liant aux associations spécialisées pour espérer les renforcer et favoriser l’interdisciplinarité et la complémentarité plutôt que la concurrence ou la redondance).

Bien sûr, je fais partie d’une AMAP. Mon  prochain projet est de créer un pédibus et/ou un cyclobus dans mon prochain lieu de vie.

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