Interview : 3 questions à Paolo Ruti

Dr. Paolo M Ruti est le coordinateur du projet CLIMRUN (www.climrun.eu) et dirige le laboratoire de Climat et modélisation des impacts à l’ENEA (http://www.enea.it/it). Il répond à nos questions sur les enjeux et perspectives des services climatiques en région Méditerranéenne.

De quand date l’émergence des services climatiques et qu’est-ce qui en justifie le besoin ?

Le développement des services climatiques est en cours. La troisième conférence mondiale sur le climat (WCC3, 2009) a mis en exergue la nécessité de construire un réseau international de centres de services climatiques. Au niveau européen, les projets CLIMRUN et ECLISE devraient poser les bases des méthodologies de recherche et de communication permettant de transférer l’information climatique depuis la sphère scientifique vers les acteurs de terrain. Il s’agit d’une première étape nécessaire pour de développement de services climatiques performants.

La Méditerranée constitue le lien entre l’Europe et l’Afrique. L’Europe va effectuer de nombreux projets de recherche sur la quantification des impacts de la variabilité climatique et des changements envisagés dans les prochaines décennies ainsi que sur les stratégies d’adaptation. L’Afrique est, elle, fortement impactée par cette variabilité et menacée par le changement climatique (i.e. les épisodes de sécheresse au Sahel, les famines). L’Afrique du Nord qui connaît actuellement de profondes mutations politiques et socioéconomiques fait aussi face à de nouveaux challenges face au changement climatique. Si ce nouveau contexte est aussi source de risques, l’instauration d’une bonne gouvernance climatique de la zone pourrait être bénéfique pour l’ensemble de la Méditerranée en renforçant notamment  la coopération entre les deux rives de la Méditerranée.

Dans le secteur de l’énergie, la région méditerranéenne devrait jouer un rôle clé en Europe. Dans une optique d’atténuation des émissions de GES, le système européen d’échange de quotas d’énergies renouvelables permettra aux états membres d’acquérir des crédits en important de l’électricité de sources renouvelables (surtout solaire et éolienne) depuis des pays hors UE. Plusieurs entreprises travaillent déjà au développement d’unités de production de telles énergies (éolienne, solaire, solaire-thermodynamique). Elles on besoin d’une connaissance fine des paramètres environnementaux et climatiques locaux spécifiques pour concevoir ces unités et les gérer sur le long terme.

Le tourisme constitue un autre exemple parlant. Il s’agit d’un secteur économique essentiel pour tous les pays du bassin qui profitent de leur situation à la croisée de trois continents pour attirer 30% des arrivées touristiques internationales. En 2007, ils ont reçu environ 275 millions de touristes internationaux. Avec le potentiel d’emploi et d’entrée de devise qu’il représente, le tourisme est une composante importante du développement économique de ces pays. Pourtant, les impacts environnementaux de cette activité en menacent la soutenabilité. Si les vagues de chaleurs et les canicules estivales augmentent en intensité et en fréquence, l’attractivité de cette région pourrait diminuer au profit des destinations plus tempérées. Par ailleurs, le tourisme d’hiver basé sur le ski pourrait aussi souffrir de la baisse projetée de l’enneigement.

Existe-t-il déjà des initiatives exemplaires ?D démarches plus avancées que d’autres ?

Il s’agit d’un sujet émergeant. Les Etats-Unis commencent à développer un cadre intéressant pour les services climatiques à destination des pays en développement (dernière conférence internationale à IRI, octobre 2011, http://iccs.iri.columbia.edu/). Au niveau européen, il faut mentionner les instituts nationaux qui mènent des programmes de services climatiques (Hadley Center au Royaume-Uni et CSC en Allemagne). La Commission Européenne a lancé deux projets FP7 CLIMRUN et ECLISE. Au niveau international, l’Organisation météorologiques mondiale développement un cadre global pour les services climatiques, visant à encourager les démarches régionales afin d’assurer que l’information climatique répond réellement aux besoins des acteurs de terrain.

Le bassin méditerranéen constitue une région particulièrement intéressante pour le développement des services climatiques pour deux raisons. Tout d’abord, la Méditerranée est reconnue comme l’un des hot-spot du changement climatique, c’est-à-dire une zone particulièrement sensible et vulnérable aux impacts du réchauffement global. Ensuite, alors que certains pays du centre et du nord de l’Europe ont déjà mis en place des réseaux de services climatiques (Royaume-Unis et Allemagne), il n’existe pas de telles initiatives sur la région méditerranéenne. CLIM-RUN a donc vocation à faire émerger un réseau de services climatique en Méditerranée qui pourrait éventuellement évoluer vers ou intégrer un réseau pan-européen.

En quoi le projet CLIM-RUN va t-il contribuer à donner un contenu à la notion de services climatiques ?

CLIM-RUN est basé sur des études de cas ciblant des secteurs transversaux ou en interaction les uns avec les autres : tout d’abord le tourisme et l’énergie puis les risques naturels (feux de forêt) pour différents types de territoires (régions montagneuses, littoral, îles en Espagne, France, Italie, Grèce, Chypre, Tunisie et Maroc). Pour mener ce projet, nous avons prévu un cadre méthodologique permettant d’impliquer à la fois la communauté scientifique et les parties-prenantes (décideurs politiques, entreprises, autorités locales, etc.) au même niveau. Plusieurs outils permettront cette communication comme des ateliers régionaux thématiques, des outils web, des supports de présentation des études de cas, des questionnaires et des entretiens. CLIM-RUN développera en particulier un ensemble d’outils de partage en ligne pour garantir une circulation de l’information à double sens. Tout le projet est basé sur la compréhension des besoins des parties-prenantes.

Le premier résultat attendu de CLIM-RUN des « d’améliorer le niveau de détail et de certitude de l’information climatique, y compris des projections futures ». Cela représente un intérêt certain pour aider de nombreux secteurs particulièrement sensibles au climat à s’adapter aux impacts du changement climatique. Ce résultat ne pourra être atteint qu’en renforçant la coopération entre la communauté scientifique et les utilisateurs de l’information que sont les acteurs des pays méditerranées, en particulier sur les secteurs du tourisme et de l’énergie. Le second résultat attendu de CLIM-RUN est « l’identification des services climatiques pertinents, en particulier pour les secteurs de l’énergie et du tourisme ». La base de données des paramètres climatiques et sectoriels et les outils de transfert construits par le projet serviront au développement d’initiative privées ou publiques de Services climatiques. Le projet CLIM-RUN offrira également des opportunités de formation pratique au niveau doctoral et post-doctoral, à travers de nombreuses disciplines, sur la modélisation et l’évaluation du climat régional, les méthodes statistiques avancées, les applications pour l’énergie et le tourisme, le data-mining. Le projet s’attache à faire émerger une nouvelle expertise professionnelle à l’interface entre les sciences du climat et leur prise en compte dans les stratégies locales.

Enfin, CLIM-RUN doit encourager la création d’un forum méditerranéen du climat pour faire le lien entre les rives, entre l’Europe et l’Afrique. Et pourquoi ne pas rêver de voir émerger au sein de cette communauté méditerranéenne des réponses à la crise économique globale ?

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