Edito n°9 – Innover

Qu’elle constitue un projet de vie, un métier ou un impératif national, l’innovation reste un objet étrange. Comment capturer, mesurer par des indicateurs, susciter, accompagner, ces éléments intangibles que sont l’imagination, l’inventivité, le progrès technologique et social ? Le changement climatique demande en effet un renouvellement profond de nos façons de produire et de consommer, avec plus d’efficacité et de sobriété. Ceci demande de l’innovation technologique certes, mais aussi de nouvelles manières de vivre en société.

Pourtant, entre l’idée et sa réalisation, combien de rêves fracassés sur la dure réalité de la recherche de financement, de la propriété intellectuelle ou du partenariat ! Il y a loin de la coupe aux lèvres, et on ne s’improvise ni chercheur ni développeur. C’est pour cela que des outils existent, une ingénierie, des financements. Ils se sont singulièrement renouvelés ces dernières années, avec les pôles de compétitivité, le crédit d’impôt recherche, la banque publique d’investissement, la KIC Climat, et traduisent une vraie priorité nationale et européenne.

Pourtant, que les discours institutionnels peuvent paraître aseptisés au regard de la réalité des entrepreneurs ! Ceux-ci risquent aussi de se perde en chemin, d’aller de guichet en guichet en argumentant au gré des priorités, en négligeant le cœur de leur projet. Il semble donc nécessaire de réfléchir aux bases d’un accompagnement personnalisé, avec des procédures légères, limitant les intermédiaires et un formalisme excessif.

Interview de Thanh-Tam Lê

Thanh-Tam Lê est directeur du centre de colocation français de la KIC Climat.

Pourriez-vous nous décrire cet objet étrange qu’est la KIC Climat dans le paysage de l’innovation ? Un cluster, un consortium privé, une initiative communautaire ?

Climate-KIC est l’une des trois « communautés de la connaissance et de l’innovation » (« knowledge and innovation community », ou KIC) sélectionnées et mises en place à partir de 2010 par l’Institut européen de l’innovation et de la technologie (EIT). Consortium réunissant environ 180 partenaires, sous un statut d’association de droit néerlandais, elle comprend un quart de grands groupes ou ETI, un quart de PME, un tiers d’institutions d’enseignement supérieur et de recherche, ainsi que des organismes publics nationaux, régionaux, territoriaux, municipaux ou encore des ONG. Sa communauté se cristallise à travers cinq centres nationaux, en Allemagne, en France, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Suisse, ainsi qu’un réseau de six centres régionaux d’implémentation (Basse-Silésie, Communauté valencienne, Emilie-Romagne, Hesse, Hongrie centrale, West Midlands).

L’objectif central de Climate-KIC est d’accélérer la création de valeur pour l’atténuation du changement climatique et l’adaptation à celui-ci : valeur commerciale, génération d’emplois, mais aussi outils pour la décision publique ou formation d’une communauté de futurs ingénieurs, chercheurs et manageurs aux enjeux et spécificités du changement climatique. Elle se positionne « en aval » de programmes comme les PCRD. Plutôt qu’une agence de financement sur appels compétitifs à projets, c’est une sorte de tuyère géante, qui intègre des technologies assez développées, des projets de start-ups, des services d’adaptation, des dispositifs de gestion des risques, des formations spécifiques, qui aide à faire émerger des marchés potentiels et des champs d’application, et vise à créer les chemins les plus efficaces pour relier les uns et les autres. Il s’agit, en particulier, d’agréger des marchés souvent peu mûrs, voire non encore identifiés, de dégager et développer leurs synergies, et de créer une dynamique globale d’innovation qui prenne pleinement en compte la nature systémique des enjeux climatiques. Ce sont là de vastes défis, que nous ne pouvons certes pas relever seuls, mais la richesse et la profondeur de champ de notre communauté laisse espérer que Climate-KIC puisse y contribuer significativement dans les années à venir.

Climate-KIC reçoit une subvention annuelle attribuée par l’EIT (de l’ordre de 45 M€ en 2013). Celle-ci permet de constituer un fonds d’abondement aux activités proposées par les partenaires. L’équilibre classique (25% de financement européen / 75% de financements propres) est respecté mais de manière globalisée. Deux catégories d’activités sont prises en compte : celles que réalisent les partenaires dans le cadre de la KIC, avec une part de financement EIT et une part de financement propre, et celles que réalisent les partenaires hors KIC mais qui ont un lien démontrable avec leurs activités KIC ; l’EIT accepte alors de financer jusqu’à 25% du total de ces deux catégories d’activités.

Comment, en l’absence d’objectifs de réduction d’émissions forts ou d’un prix du carbone élevé, les solutions innovantes pour le bas carbone ou pour l’adaptation peuvent-elles aujourd’hui trouver un marché ?

Les obligations réglementaires sont souvent plus faibles et parcellaires qu’on ne pourrait le souhaiter ; cela ne contribue pas à abaisser un seuil d’accès aux marchés très intimidant pour nombre de nouvelles technologies. Le contraste entre l’urgence des évolutions à conduire et la lenteur des progrès à grande échelle, l’inertie des acteurs à mobiliser peut décourager.

Malgré tout, il existe des leviers d’action plus positifs que nous devons tenter d’agréger progressivement. Des entreprises se fixent volontairement des objectifs très ambitieux de réduction d’émissions, par conviction propre, en anticipation de demandes renforcées, mais aussi pour fonder une image de modernité et de fiabilité (par exemple en démontrant leur capacité à limiter les déperditions et fuites de gaz à effets de serre). Des secteurs majeurs comme l’aéronautique intègrent la réduction des émissions dans leur stratégie à moyen et long terme comme facteur majeur d’acceptabilité par la société.

Sans faire d’angélisme, on aurait tort de tout attendre des contraintes réglementaires ou de la peur de scénarios climatiques catastrophiques. Les produits, outils et technologies « bas carbone » peuvent, dans bien des cas, présenter un attrait propre en améliorant la qualité de vie et de fonctionnement des utilisateurs. Si l’on réussit à les combiner intelligemment, on peut espérer limiter leurs coûts initiaux et optimiser leur rentabilité à terme. A l’échelle des villes et des régions, il reste une énorme marge de progression pour aider les décideurs locaux à scénariser leurs choix d’aménagements et de technologies en des ensembles cohérents et à en estimer l’impact global. C’est l’un des terrains sur lesquels un consortium comme Climate-KIC devrait pouvoir s’avérer réellement utile.

Nous devons bien sûr rester très attentifs à ne pas disperser les moyens dans des initiatives redondantes avec les mécanismes existants, d’où la nécessité de travailler avec les agences nationales, les pôles de compétitivité et autres structures régionales, mais aussi de privilégier les activités pour lesquelles l’étendue de la KIC constitue une plus-value décisive, en permettant à des consortiums de projet de se constituer en franchissant à la fois les barrières géographiques et sectorielles.

Quels sont les grands axes d’innovation qui se dégagent des projets soumis ou en cours d’élaboration au sein de la KIC Climat ?

Tout en conservant une largeur de spectre et une profondeur suffisantes pour développer des actions « systémiques », Climate-KIC focalise ses activités sur des champs dans lesquels on peut espérer un impact significatif. Huit axes prioritaires ont ainsi été déterminés, toujours sous l’angle du climat : mesure, reporting et vérification des gaz à effet de serre (GHG-MRV) ; services d’adaptation au changement climatique ; bio-économie ; ingénierie de l’eau et des territoires pour l’adaptation ; systèmes urbains durables ; environnement bâti ; économie circulaire (industrial symbiosis) ; et une plateforme plus transverse centrée sur la transition comportementale vers une culture bas-carbone.

Chacune des huit « plateformes », animée par un comité d’experts centré sur l’un de ces axes, est portée par un centre national ou par le réseau des régions, le comité lui-même étant composé de représentants de tous les pays de la KIC. Climate-KIC France porte ainsi la plateforme GHG-MRV, dont les priorités thématiques portent sur l’extension de solutions innovantes vers de nouveaux secteurs (forêt, agriculture…), la recherche de chaînes de valeur pour optimiser la mesure des GES émanant de sources importantes (centrales, sites industriels, usines de traitement des eaux…), l’inventaire intégré et affiné des émissions à l’échelle des territoires, villes et régions, ou encore la collecte des données sur les émissions par les entreprises et les particuliers.

Voir le site internet de la KIC-Climat

Voir le site du centre de Colocation France

Europe, climat et énergie – Le dossier

L’actualité de la commission européenne

Lancement de la stratégie européenne d’adaptation au changement climatique

Après une série de livres blancs et verts, la commission européenne a adopté le 16 avril 2013 la stratégie européenne d’adaptation au changement climatique. Ce document s’accompagne de lignes directrices pour le développement de stratégies nationales et régionales, pour la prise en compte dans la politique de cohésion. Il flèche également les secteurs de l’agriculture et de la pêche comme particulièrement vulnérables.

Pour accompagner cette stratégie, la Commission propose un certain nombre de moyens et d’outils. En particulier, la plateforme Climate-ADAPT constitue l’outil central de partage et de capitalisation de la connaissance sur l’adaptation au changement climatique.

Plus d’informations

Les études de la CDC Climat

Dans son Point climat n°22, la CDC Climat montre que les propositions de la Commission pour 2014-2020 renforcent la « conditionnalité climatique », avec la recherche d’une agriculture à faibles émissions et plus résiliente aux effets du changement climatique. Il s’agirait notamment de réserver une part significative du FEADER à des projets en lien avec le climat, développer les assurances climatiques et de développer une approche par exploitation. L’état actuel des négociations ne lève cependant pas toutes les incertitudes et ambiguïtés : le diable se niche dans les détails !

N°22 « La réforme de la politique agricole commune pose les premières pierres d’une politique climatique agricole européenne »

Par Claudine Foucherot et Valentin Bellassen, CDC Climat Recherche

« La Politique agricole commune (PAC) possède une très modeste composante climatique depuis 1992. Les paiements verts ou encore les outils de gestion des risques climatiques proposés pour la PAC post-2013 montrent la volonté de la Commission européenne d’élargir ce volet climat. Par ailleurs, le secteur agricole est aujourd’hui très peu impliqué dans les outils déployés par la politique climatique européenne, notamment ceux qui dérivent du paquet « climat-énergie » de 2009. Ainsi, même si le débat parlementaire de l’automne aboutit à une dilution des propositions de réforme, la PAC post-2013 pourrait devenir le fer de lance de la politique climatique européenne en matière agricole. »

N°84 « La politique climat-énergie de l’UE : un rôle majeur dans la réduction des émissions de CO2 des secteurs de l’énergie et de l’industrie »

Par Émilie Alberola et Olivier Gloaguen, CDC Climat Recherche

« Début octobre 2013, l’Agence européenne de l’Environnement a indiqué que l’Union européenne avait déjà réduit ses émissions de CO2 de 18 % en 2012 par rapport à 1990. En mai, la Commission européenne annonçait déjà une tendance baissière pour les émissions de CO2 des installations couvertes par l’EU ETS : 1 867 MtCO2 en 2012 soit une baisse de 2 % par rapport à 2011 et de 12 % depuis 2008. Au total, en excluant l’aviation et à périmètre constant1, les émissions de CO2 de l’EU ETS ont décliné de 12,3 % de 2005 à 2012. Doit-on se réjouir de cette baisse d’émissions de CO2 ? Autrement dit, s’agit-il de réductions structurelles, encouragées par des politiques climat-énergie, ou conjoncturelles, provoquées par la seule crise économique ? »

N°83 « Coup de rabot sur les quotas gratuits en phase 3 de l’EU ETS »

Par Emilie Alberola et Oliver Sartor, CDC Climat Recherche

« Début septembre, l’annonce de la Commission européenne sur le montant des quotas gratuits alloués aux industriels pour la phase 3 de l’EU ETS achève un long processus entamée dès 2009. Cette décision découle de l’examen des propositions des États membres, les Mesures d’Exécutions Nationales (MEN), au regard de deux critères principaux : leur compatibilité aux règles d’allocations harmonisées et leur cohérence avec les valeurs des benchmarks. Les propositions d’allocation de tous les États ont été intégralement approuvées à l’exception des allocations de 20 installations qui devront être encore révisées. Comme prévu par la directive, un facteur de correction a ensuite été appliqué afin que ces allocations ne dépassent pas le niveau maximum du plafond des émissions de l’EU ETS. »

Projet EUPORIAS : les services climatiques adaptés aux prévisions saisonnières et décennales

Euporias est un projet de recherche du 7ème programme cadre (FP7) portant sur les services climatiques adaptés aux prévisions saisonnières et décennales. TEC y participe comme partenaire, tentant notamment de comprendre les attentes des utilisateurs dans ce domaine, les enjeux de communication de l’incertitude, et de développer les business model des futurs services.

Lien vers le site du projet

Edito n°8 – Europe, climat et énergie

Libérale, inhumaine, bureaucratique, vendue à la finance… l’Europe aura toujours bon dos ! La commission européenne continue notamment de susciter les critiques de ses citoyens, malheureusement souvent avec la complicité des Etats membres, trop heureux de se défausser de leur responsabilité ou d’y faire passer des décisions impopulaires. Pourtant, s’il est bien un domaine ou l’action de l’Union est incontestable, c’est bien l’environnement. De sommets en stratégies, de recommandations en programmes d’action, l’idée européenne a tracé le sillon du développement durable avec anticipation et persévérance. L’eau, les déchets, la biodiversité, le milieu marin, la pollution de l’air : on ne compte plus les directives fondatrices qui donnent le la de la politique de l’environnement depuis des décennies.

Ce constat se retrouve dans les domaines de l’énergie et du climat. Le 3×20, des positions avancées dans les négociations internationales et l’aide au développement, une déclinaison des objectifs dans les politiques sectorielles : l’atténuation et l’adaptation sont devenues un objectif de référence majeur, comme en témoignent les évolutions de la PAC, des fonds structurels ou de la politique de recherche évoquées dans ce numéro. L’Europe est donc leader, et va le rester. Au plan international, on ne peut malheureusement que lui « reprocher » de peser trop peu en termes d’émissions, et donc de ne pas pouvoir influer sur les décisions. L’abandon (provisoire) du principe de faire payer les quotas carbone au transport aérien international dans l’EU-ETS en témoigne.

Au-delà de ce constat louable, les scientifiques, techniciens et autres professionnels du changement climatique sont aussi confrontés à l’ingénierie très particulière des projets européens. Partenariats, cofinancements, règlements financiers, cascades de sous-traitance, gestion déléguée des crédits par des consortiums sans visage, étiquette et codes de Bruxelles… il faut l’avoir vécu pour comprendre. Grand est le risque qu’une belle idée se perde sous des monceaux de paperasse, mais cette idée n’en est pas moins belle !

Edito n°7 – Pastis, cigales et changement climatique !

D’Avignon à Sofia Antipolis en passant par Marseille, une foule de concepts et d’idées nouvelles au service de l’énergie et du climat ont émergé. A l’instar d’autres régions, les acteurs privés et publics de PACA se mobilisent à la fois pour l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, avec, néanmoins, des spécificités qui ne se limitent pas au pastis et aux cigales.

Tout d’abord, en tant que péninsule énergétique, PACA fait preuve d’une forte culture en matière de gestion de l’énergie. Les projets concrets mis en oeuvre au niveau régional sont à relier à deux évènements marquants que sont le projet de ligne à très haute tension Boutre-Broc-Carros -dont les prémices remontent à 1983- et, plus récemment, l’implantation d’ITER à Cadarache -dont l’accord a été signé en 2005.

D’autre part, les questions de vulnérabilité et d’adaptation au sein de la région présentent une complexité singulière du fait de la variété des zones climatiques et risques naturels associés : problématique de l’enneigement dans les Alpes au Nord, canicule et remontée de la mer dans les villes au Sud.

Basées à Marseille, AIR et TEC souhaitent affirmer leur ancrage régional, participer au débat local, et en témoigner dans cette lettre d’information.